• Quartier Japon

Les distances des Japonais

Depuis déjà 2 années à l’heure de l’épidémie de Covid 19, nous sommes confrontés au respect de la distance et de la distanciation avec nos semblables, auquel nous n’étions plus, voire nous n’avions jamais été, habitués.


Comme les Japonais et nombre d’autres peuples asiatiques, nous sommes ainsi désormais soumis au port du masque, à la distanciation d’1mètre, à l’arrêt de la poignée de mains, des embrassades et des accolades. Instinctivement, nous veillons même à conserver nos distances avec les autres, dans l’espace public, en faisant la queue, en attendant sur le bord d’un quai…

Autant de précautions encore impensables 2 années auparavant ! Et même exotiques, car c’était, à nos yeux, le propre des pays asiatiques !

Combien de fois avons-nous, en effet, croisé ou vu à la Tv, des Japonais, notamment, masqués ! Combien de fois avons-nous fait l’expérience de l’absence de la poignée de main ou de l’embrassade à la Française maladroites, chez les Japonais, nous les personnes intéressées par le Japon !


Cette notion du respect des distances est en effet un aspect fondamental dans la société et dans la culture japonaises et certainement également dans bon nombre d’autres pays asiatiques. Aussi bien au niveau individuel, elle est primordiale dans les relations interhumaines, tout autant dans l’organisation des habitats, dans l’organisation sociale et, certainement encore dans l’organisation politique de la cité et du pays, notamment dans ses relations avec les autres pays.


Au niveau des relations interhumaines, tout d’abord.

Autant spatialement qu’émotionnellement, le nécessaire respect de la distance avec son vis-à-vis est intrinsèque à l’organisation sociale japonaise.

Je me souviens d’ailleurs de la réaction de Kanako, quand, en nous séparant, Christophe s’était avancé pour lui faire la bise, comme il venait de le faire aux autres Japonaises avec lesquelles nous avions passé la soirée, à Paris : Kanako s’était alors vigoureusement écartée de lui, par un bond réflexe en arrière, comme en proie à une peur profonde !! Pourtant, nous nous rencontrions déjà depuis plusieurs mois, dans le cadre d’échanges franco-japonais.

Combien de fois aussi, nous nous étions pris des coups de menton dans la joue, voire dans les lunettes de la part des Japonaises qui voulaient faire la bise, mais qui n’étaient pas familières du tempo pour la synchronisation nécessaire à l’embrassade à la française !!


Quand on s’intéresse au Japon, rapidement on apprend que l’on ne doit pas se toucher, ni par une poignée de main ni faire la bise ni autre, quand on est dans l’échange avec un interlocuteur japonais.

Pour autant, j’ai été surpris à différentes reprises à l’occasion d’échanges avec des Japonaises, majoritairement, lesquelles n’arrêtaient pas de me toucher, en me mettant la main sur l’épaule, dans le dos ou autre. Il vrai que cela n’était pas au moment quand nous nous rencontrions pour la première fois, mais plutôt dans un second temps, après que la glace ait été rompue et que la confiance s’était instaurée entre nous.


De la même façon, cette distanciation se retrouve également au niveau émotionnel.

Pour simplifier, je pense avoir compris qu’il n’est pas concevable d’imposer à son interlocuteur une émotion de notre fait.

Un exemple : quand on donne et quand on reçoit un cadeau, chez nous, cela peut-être parfois compliqué, de sentir le poids de l’attente de la personne qui vous offre le cadeau, son regard qui scrute votre visage et votre réaction, alors que vous déballez son cadeau ?! Rappelez-vous alors l’effort que nous avons tous dû faire, au moment quand nous découvrions son cadeau, que nous n’aimions pas ou/et que nous avions déjà, pour ne pas lui montrer notre déception, en masquant notre véritable émotion par une seconde émotion en accord avec l’attente supposée de l’autre, pour lui faire plaisir !!

Au Japon, c’est plus simple, puisque l’on n’ouvre généralement pas le cadeau que l’on reçoit, devant la personne qui vous l’offre, mais après, quand on se retrouve tout seul.


Une professeure japonaise m’expliquait également « même si la vie en France n’est pas simple pour nombre de Japonais et même si les Français et les services ne sont pas aussi efficaces et polis que cela l’est au Japon, au moins en France, nous pouvons deviner tout de suite la réaction des Français et ce qu’ils ressentent, rien qu’en regardant votre visage et en y lisant vos émotions ! Au Japon, il faut toujours essayer de deviner, derrière les mots et les comportements, ce que l’autre pense et pense de vous et de ce que vous lui proposez. C’est épuisant ! »


A ce sujet, il y a dans la langue japonaise formes verbales, du types formes causatives, qui servent à exprimer le fait que « je me vois imposer une émotion du fait de l’autre, émotion qui peut être aussi bien agréable que désagréable ; les formes « ukemi ou shieki ou encore shieki ukemi ».


Cette même notion de la nécessaire distance et de son respect, on la retrouve également dans l’organisation spatiale des villes et des espaces japonais.

Ceux qui sont allés au Japon ont été surpris, notamment dans les gares et dans les couloirs des métros, par ces rubans jaunes au sol, pour délimiter les couloirs réservés pour les personnes allant dans un sens et pour les personnes arrivant à contre-sens. Idem dans les escaliers : il y a un sens pour les personnes qui montent et un second pour les personnes qui descendent. Cela commence à arriver dans le métro parisien ; après combien de dizaines d’années plus tard !?

Il est d’ailleurs très mal vu et voir même impossible d’utiliser le couloir qui ne nous est pas réservé et de remonter à contre-sens le flux des usagers arrivant, eux, dans leur couloir réservé. Dans les couloirs parisiens, cela est monnaie courante !


Autrefois, j’avais d’ailleurs demandé à un échantillon de Japonais vivant en France ce qu’ils regrettaient le plus du Japon, dans leur vie quotidienne et je me souviens encore de ces témoignages :

« vous les Français, vous marchez souvent de front sur les trottoirs ; vous empêchez les autres de passer ! On est alors obligé de descendre dans la rue pour vous dépasser ou pour vous croiser ! »

« Vous les Français, vous vous arrêtez souvent en groupe en haut des escalators, sans laisser la possibilité aux personnes qui viennent derrière vous de poursuivre leur chemin ! On est alors obligé réagir rapidement pour vous contourner pour nous pas vous rentrer dedans ! »

A ce sujet, je garde en cette étrange impression, quand j’avais traversé la gare de Shibuya (la station la plus fréquentée au monde) à une heure de forte affluence pourtant, mais sans heurter ni me faire heurter par la multitude des autres usagers qui y circulaient !! Je n’avais même pas eu à modifier mon rythme de marche !

Comme si autour de moi ou autour de chacun, chacun avait comme une bulle, une zone de sécurité et un détecteur automatique des distances, comme sur les voitures, qui régulait en simultanée la marche et la trajectoire, pour éviter toute collision !!

Si vous êtes allé au Japon, vous vous rappelez encore ces files disciplinées de Japonais qui attendent docilement leur métro ou leur train, de part et d’autres des portes pour ne pas empêcher les gens de sortir et ce sans essayer de gruger en passant devant tout le monde. Impensable en France !! ?

Cela se retrouve partout ailleurs, en attendant à la Poste, à un guichet, dans les magasins. Que c’est agréable alors, d’attendre son tour sans être stressé par ceux derrière vous, qui vous collent comme en France et que vous devez garder à l’œil, pour éviter qu’ils ne vous doublent…


A travers ces différents exemples, nous pouvons ainsi constater combien il est primordial de respecter cette distance, tant physiquement, spatialement ou même émotionnellement. Comme si chacun avait autour de lui un « espace vital » qui n’aurait pas à être empiété et donc ignoré par autrui.

A contrario, que penser de nous autres Français, qui, sous prétexte que nous sommes pressés, essayent de grappiller des places, de passer devant tout le monde ? Sous prétexte que nous sommes de mauvaise humeur, nous ne sommes pas aimables avec nos interlocuteurs, lesquels n’ont pourtant rien à voir avec l’origine de notre mauvaise humeur ?! Attention, je ne dis pas pour autant que les Japonais et que le système japonais sont parfaits !...


Au niveau des habitations, cette fois, retrouve-t-on pareillement cette importance du respect des distances et de la distanciation ?


Lors de mon second séjour en 2014, j’avais eu l’occasion de passer quelques jours dans une maison traditionnelle, dans les montagnes du Tochigi ; une de ces maisons telle que l’on peut en voir dans les films, avec un couloir tout autour de l’habitation, l’engagwa.

Comme dans la quasi-totalité des habitations japonaises, on entre dans la maison, par l’équivalent d’un sas : un petit espace pour se déchausser et y laisser ses souliers dans un range-chaussures, avant de monter sur la partie parquetée de la maison, sur laquelle nous attendent des chaussons.

Chaussé de ces chaussons, il est désormais possible d’aller dans toutes les pièces couvertes de tatamis groupées au centre de l’habitation. Quand on veut en sortir, pour aller par exemple aux wc, de l’autre côté du couloir faisant le tour de la maison, il faut quitter ces chaussons, pour chausser les chaussons prévus uniquement pour aller le long de ce couloir. Ensuite, avant d’entrer dans les wc, il faut là encore changer de chaussons, pour enfiler les claquettes en plastique prévues uniquement pour les wc.

A ce sujet, pour les Japonais, changer ainsi régulièrement de chaussons se fait instinctivement et cela les fait rigoler ou les afflige, de voir les Occidentaux sortir des wc et se diriger vers d’autres pièces en ayant conservé aux pieds les claquettes des toilettes!

Dans certains restaurants, comme dans d’autres établissements, il est également demandé aux clients de laisser leurs souliers de ville dans des casiers, avant de chausser des savates prévues pour la clientèle.


Au niveau des constructions, les notions d’« intérieur » et d’« extérieur » sont ainsi clairement marquées et, entre les deux, un espace intermédiaire en une sorte de sas.

Je me souviens d’ailleurs de nombreux amis japonais, qui habitent en France, et qui, en rentrant chez eux, se lavent bien sûr les mains au savons et qui, fait marquant pour nous, se gargarisent à l’eau salée. Sans parler qu’ils changent de souliers dans le sas de l’entrée. Comme chez nous, il est également fréquent de remplacer sa tenue de ville par une tenue d’intérieur. Il ne faut ainsi pas rapporter des « saletés » de l’extérieur à l’intérieur.


Cette délimitation marquée se retrouve encore au niveau de tout groupe japonais, que ce soit celui constitué autour de la société pour laquelle on travaille, l’association de quartier de laquelle on dépend, mais encore autour de l’université et des différentes écoles fréquentées. Régulièrement, chacun des membres et des anciens membres de ces groupes peut recevoir une invitation pour participer à la réunion annuelle des anciens de l’université de X ou de la crèche de Y, même une fois adulte !


Au niveau sociétal et même politique, la distinction demeure forte entre les Japonais et les Non-Japonais, entre le Japon et le reste du monde. Certes, cela est renforcé et peut-être induit du fait de la situation insulaire du Japon, mais pas que.

Pour les amoureux du Japon et les apprenants de la langue japonaise, il est admis que même si l’on vit et travaille au Japon, avec une famille « japonaise », on restera malgré tout toujours l’étranger, le « gaijin » pour de nombreux Japonais.

En cette période d’épidémie Covid, plusieurs amis japonais m’ont ainsi expliqué que nombre d’entre eux, au Japon, attendent avant de se faire vacciner qu’un vaccin japonais soit disponible, même si seulement le flaconnage et l’emballage seront étiquetés comme japonais, le produit venant, lui, d’un pays étranger. Egalement, pour nombre de personnes, le virus est venu de l’étranger. Voyez aussi comment le pays a bouclé hermétiquement ses frontières à toute personne étrangère, depuis le début de la pandémie.


Ces notions d’ « intérieur » et d’ «extérieur » et d’espace « entre-deux », c’est bien de cela dont il s’agit, à travers le respect de la distance et de la distanciation : il y a ce qui relève de « soi-même » et de son intériorité et de ce qui est « extérieur » à soi, ce qui provient de l’autre et d’autre chose. Et cet espace propre aux deux, l’ « entre-deux », un espace à devoir respecter, qui n’est pas matériel mais combien omniprésent dans la société japonaise. Chez nous aussi ?


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