• Mariama Sylla

La conception cyclique japonaise



Stéphane, responsable projet, Quartier Japon Souvent, lors de mes animations, je suis amené à évoquer les conceptions différentes concernant le temps, entre les Européens et les Asiatiques, dont les Japonais.

En effet, nous les Européens, nous concevons les choses et la vie notamment comme étant linéaire et progressive, avec un début et une fin, de la naissance jusqu'à la mort.


Les Asiatiques, par contre, conçoivent plutôt les choses et la vie notamment, comme quelque chose de cyclique, dans laquelle il ne peut donc pas y avoir de début ni de fin, puisque c'est une alternance de phases "croissance-décroissance".

Une conception issue, entre autres, de la conception bouddhiste.

Une fois cela dit, je ne sais pas que dire de plus, comment l'expliquer davantage.

En fait, je ne sais pas comment cela se concrétise dans le quotidien.

Intellectuellement, j'ai bien compris, mais je ne le ressens pas et, donc, je ne me sens pas légitime pour le faire passer à un interlocuteur.

J'ai donc abordé ce sujet, avec Yumiko, avec laquelle je fais des échanges linguistiques depuis plusieurs années,à l'occasion de notre dernier échange.

A ce sujet, en rédigeant cet article, je prends conscience combien je suis "formaté" à concevoir les choses linéairement : je pars d'une idée, que je développe à travers une argumentation, pour arriver à une conclusion.


Yumiko

Ainsi, à Yumiko, je lui ai posé ces différentes questions :

- Est-ce toujours d'actualité chez les Japonais, de concevoir les choses de façon cycliques ?

- Dans la vie de tous les jours, comment cette conception cyclique se concrétise ?

- De quelle manière cette conception est-elle transmise aux enfants ? Comment vous, les Japonais, vous vous trouvez imprégnés de cette conception, dès l'enfance ?

Autant de questions, bien sûr, posées au fur et à mesure de notre dernier échange.



QJ : - Est-ce toujours d'actualité chez les Japonais, de concevoir les choses de façon cycliques ?


Yumiko : "Cette conception vient du bouddhisme. Nous les Japonais, nous pensons comme cela.

Plutôt que des cycles, c'est plutôt une spirale, n'est-ce pas ?

Comme la coquille d'un escargot ? Car à chacun des cycles survient une évolution.

QJ : - Dans la vie de tous les jours, comment cette conception cyclique se concrétise ?


Yumiko : "Ce sont les bonzes bouddhistes qui en parlent, parce qu'ils connaissent cette conception et qu'ils savent comment l'expliquer.

Dans la vie quotidienne, les gens peuvent dire "après la mort, je serai un chat".

C'est dans ce sens là, que nous nous y référons.

Nous savons comment fonctionne le cycle des réincarnations, quelle est la logique des rétributions, mais cela ne nous paraît pas si important, puisque nous ne savons pas ce qui se passe après la mort.

Personne n'en est revenu !

A l'école et dans notre éducation, comment cette conception se trouve concrétisée ?

Dans les premières classes, on voit les choses en général.

Les années suivantes, on voit les mêmes matières et les mêmes sujets, mais de façon de plus en plus approfondie, davantage dans les détails."

Cette explication de Yumiko me rappelle une réflexion que je m'étais faite à l'époque quand j'apprenais le japonais dans une école de langues, à Paris :

Au cours de la seconde année, j'avais clairement eu l'impression, lors d'une leçon, que le cours du jour, le vocabulaire, les verbes et la grammaire du jour, nous les avions déjà abordés l'année précédente !

Par contre, ce que le professeur nous avait enseigné l'année passée semblait ne plus être valable cette année, selon cette autre professeur.

J'en avais été plus que désarçonné !

Je ne sais plus exactement, mais par exemple, la façon de dire quelque chose, de décrire une action, si je le faisais avec les mots, les verbes et la forme grammaticale appris l'année passée, cette année présente, cela ne marchait plus.

La professeure nous avait alors enseigné une autre façon de décrire la même situation.

Cela m'avait alors déconcerté...

J'avais clairement eu, sur le moment puis par la suite, l'impression que l'on apprenait le japonais par couches successives : plus on avançait dans l'apprentissage du japonais, plus on affinait et plus on entrait dans les détails et dans les nuances.

C'est un fait que la difficulté du japonais réside essentiellement dans ses niveaux de nuances !!

En effet, me confirma Yumiko, qui est aussi professeur de japonais pour les étrangers, au Japon :

Pour l'histoire, les mathématiques, ..., les aspects sont abordés de façon générale au début, selon ce que les élèves peuvent comprendre à leur âge.

Après quoi, les années suivantes, les mêmes points sont abordés ensuite, de façon toujours plus détaillée et plus complexe.

QJ : - De quelle manière, cette conception cyclique est-elle transmise aux enfants ?


Comment vous, les Japonais, vous vous trouvez imprégnés de cette conception ?

Yumiko : Enfant, quand on étudie les insectes (sujet apparemment très intéressant pour les enfants japonais - à la fois les insectes sont bien plus gros que chez nous, mais aussi on les retrouve fréquemment dans la culture aussi bien traditionnelle que contemporaine, à travers les Pokémon et autres personnes des mangas et des animés).

Quand on en rencontre, quand on en écrase ou encore que l'on a envie de les écraser, à ces moments-là, l'entourage explique aux enfants la réincarnation et le cycle des vies successives sous des formes différentes.

Avant d'être un insecte, peut-être que c'était... un humain ? Ou que l'insecte pourra se réincarner en autre chose, en humain ?

Bien sûr, si un décès survient dans son entourage proche, la question des cycles peut là encore être évoquée.

Sinon, à l'occasion de la fête de Obon, à l'été, lorsque les âmes des personnes décédées reviennent sur Terre, rendre visite à leur famille, cette question est là encore abordée.

Et puis, et peut-être plus encore, cette question de la vie et de la mort, du cycle des réincarnations, ..., est aussi souvent abordée dans les mangas et dans les animés dont sont friands les enfants dès leur plus jeune âge.

De même, la question des "couches-époques successives" de la vie est fréquemment traitée dans ces mêmes mangas et ces animés.

Dans les mangas et dans les animés, souvent, les personnages sont confrontés et/ou évoquent la mort et la réincarnation, tout comme ce qui se passe lors et après la mort.

De même, les personnages se trouvent également confrontés à des situations, à des interrogations que peuvent pareillement vivre les jeunes lecteurs ; autant de situations et de questionnements propres aux différentes étapes de la vie que nous autres, les Européens, nous disons volontiers qu'ils se produisent aux changements de dizaines.

"Tu verras à 40 ans, on ne voit plus les choses de la même façon...", par exemple.

De cette façon, les lecteurs de tout âge peuvent eux aussi, à travers les médias que sont les mangas et les animés, se trouver confrontés et en questionnement par ce que vivent les personnages.

Ils peuvent tout autant trouver une résonance de ce qu'ils vivent et ressentent eux-mêmes dans les doutes et les questionnements des personnages.

Ils peuvent encore trouver des éléments pour les aider à vivre ces questionnements qui peuvent être difficiles à vivre pour les jeunes (le premier amour, le choix des études et quitter la cellule familiale...) dans ces mêmes histoires.

Ils peuvent aussi trouver des solutions, dans les choix que font les personnages, pour eux-mêmes prendre des décisions concernant leur propre vie.

Ainsi, les médias manga et animés, d'une certaine façon, font partie des éléments éducatifs auprès des jeunes notamment.

Sur des questions qui peuvent être délicates à aborder avec des adultes et encore plus avec ses parents, ces médias peuvent en quelque sorte s'y substituer.

D'autant que ce ne sont pas des choses qui sont abordées à l'école !!



Keishi

Pour compléter mes échanges avec Yumiko, j'ai posé les mêmes question à Keishi, un ami japonais plus âgé, et donc plus "sage", qui vit en France depuis 1985, tout en séjournant régulièrement au Japon. Je voulais "sentir" en moi-même comment cette conception du temps circulaire se concrétisait dans la vie quotidienne. Certes, je le comprenais intellectuellement, mais sans le ressentir, sans le comprendre avec le "coeur". Je ne parviendrais donc à le transmettre que de façon intellectuelle, donc imparfaitement.


QJ : - Dans la vie de tous les jours, comment cette conception cyclique se concrétise ?


QJ : - De quelle manière cette conception est-elle transmise aux enfants ? Comment vous, les Japonais, vous vous trouvez imprégnés de cette conception, dès l'enfance ?

A mon avis, l'idée de temps cyclique existait déjà au Japon, avant l'avènement du Bouddhisme au 6ème siècle.

Dès la période Yayoï (environ 800-400 Av JC - 250 Ap JC), l'agriculture existait au Japon, donc la riziculture.

Dans la riziculture, chacune des saisons marque une nouvelle étape dans la culture du riz et dans les travaux agricoles à réaliser.

Par exemple, le début du printemps marque le début des travaux de plantation du riz.

La période de repiquage du riz survient, elle, plus tard dans le printemps.

Du fait que le riz est toujours l'aliment "national" au Japon, les travaux agricoles sont donc toujours importants.

Ainsi, les enfants en école maternelle étudient les cycles de la culture du riz, en même temps que le cycle des saisons.

Un autre aspect, lié au système éducatif du japon, fait que dans les classes, le professeur s'intéresse autant, voire davantage, aux élèves qui ont des difficultés, qu'aux autres élèves.

Car dans le système japonais, l'importance est mise sur l'égalité et donc sur l'harmonie.

Pour les enfants qui apprennent facilement, l'école peut de ce fait paraître ennuyeuse.

C'est une des différences avec le système scolaire français, pour lequel l'important est plutôt de suivre le programme, sans prendre de retard, au risque de "perdre" les élèves ayant des difficultés.

A ce sujet, ce principe d'égalité est très important au Japon ; on le retrouve également dans les entreprises japonaises.

Dans les entreprises japonaises, chaque employé commence par le bas ; il n'est pas possible d'entrer dans l'entreprise directement à une place de manager, comme cela peut être le cas en France.

Dans les établissements scolaires, notons que ce principe d'égalité se retrouve aussi pour les tâches d'entretien des locaux, puisque tous les élèves, sans exception, assurent à tour de rôle les travaux du nettoyage de la classe.

De même, pendant les temps des repas pris dans les classes, les élèvent assurent là encore à tour de rôle les diverses tâches du service et du nettoyage.

Pour en revenir à l'aspect cyclique des choses, les professeurs reviennent régulièrement sur certains points, les répètent, pendant les cours, pour que les élèves les moins favorisés finissent par assimiler les nouveaux apports.

Ce sont donc des couches successives qui sont apportées aux élèves par les professeurs. Avec des ajouts d'apports successivement présentés, dans les classes supérieures.

En parallèle, les fêtes japonaises, les "matsuris" reviennent chaque année à la même période, de façon cyclique chaque année.

Tout cela impacte inconsciemment les enfants, dans l'acceptation d'une conception cyclique des choses, faite de couches et d'ajouts successifs, selon un modèle en forme de spirale.

Dans le système éducatif japonais, on note également que l'enseignement des bases est fondamental.

Cela explique pourquoi les enseignants reviennent régulièrement sur les fondamentaux.

D'une année à l'autre, on revient ainsi sur les fondamentaux, avec également chaque année un apport supplémentaire.

QJ : - Concernant la différence de conception du temps chez les Occidentaux, de type linéaire, et chez les Asiatiques, de type cyclique, comment cela se concrétise-t-il dans la vie quotidienne ?


Keishi : "Concernant la conception occidentale :

Chez les anciens Grecs, la conception du temps était cyclique.

C'est avec l'apparition et l'avènement du Christianisme et des religions monothéistes qu'une conception linéaire est apparue et a fini par supplanter les autres conceptions du temps.

Selon l'Ancien Testament, en effet, Dieu a créé le monde, ce qui marque le début. A la fin, il y aura le Jugement Dernier.

Dans le Judaïsme aussi, cette même conception se retrouve, notamment à travers l'"Exode du peuple juif d’Égypte".

Au Japon, plusieurs conceptions religieuses co-existent : le shintoïsme, le bouddhisme, le christianisme.

Co-existent ainsi différentes conceptions du temps : une conception cyclique et une conception linéaire.

En pratique, les Japonais ont ces deux mêmes conceptions du temps :

> tout pendant la vie, ils conçoivent le temps comme étant linéaire, avec un début marqué par la naissance et une fin, marquée par la mort. Pendant cette période, plusieurs étapes marquent la vie, comme pour nous autres, Occidentaux.

> après la mort physique, existe la métempsychose, à savoir les différents cycles de réincarnation par lesquelles le "Tamachi" (l'âme ou l'énergie) passe jusqu'à pouvoir s'affranchir de la nécessite de se réincarner.

Selon la mythologie japonaise, à l'origine, de toute chose, au Japon, il y avait les kamis (pas un seul Dieu comme dans les religions monothéistes).

Le royaume céleste et la Terre étaient séparés.

Il n'y avait alors pas de conception linéaire du temps, ni début ni fin.

Plus tard, la conception du temps cyclique indienne (à l'origine de l’Indouisme puis du Bouddhisme) s'est ajoutée à la vision du temps cyclique des Japonais, basée sur la répétition cyclique des saisons.

La vie se prolonge après la mort, à travers la métempsychose du bouddhisme.

Pour simplifier, le bouddhisme a donné l'équivalent d'une colonne vertébrale à la conception japonaise sur le temps (le temps des kamis et des saisons) qui n'était pas suffisamment structurée.

Dans le système occidental, vous avez une conception binaire des choses.

Pour cette raison, la tendance est de vous contenter de penser aux choses seulement avec une paire d'oppositions binaires. Le monde, vu de façon ainsi simplifiée, est morcelé, ce qui vous permet d'en voir les composants qui le constituent et de les appréhender séparément.

Cela se passe relativement bien, mais ce n'est pas assez convaincant. Cela débouche sur une vision imparfaite.

Par exemple, votre conception linéaire : on se fixe un but à atteindre et, avec les efforts de la volonté, on finit par l'atteindre. Il y a donc un début, une évolution, puis une fin.

Puis on recommence, avec un autre but à atteindre. Et ainsi de suite.


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