• Mariama Sylla

Discours donné par une victime du bombardement atomique d'Hiroshima


Zones d'irradiation de la ville d'Hiroshima par la bombe

Témoignage de Madame Yoshiko Kajimoto sur son expérience de victime de l'arme atomique, transmis pour l’exposition sur Hiroshima en France, en septembre 2018


Bonjour à tous. Je m'appelle Yoshiko Kajimoto et c'est un honneur pour moi de pouvoir témoigner aujourd'hui de mon expérience de victime de la bombe atomique.

Je suis née en 1931, j’ai donc désormais 87 ans.

Je suis entrée à l'école élémentaire l'année où s'est déclenchée la guerre sino-japonaise en 1937. Suite à l'attaque sur Pearl Harbor le 8 décembre 1941, le Japon entrait brusquement dans la Guerre du Pacifique alors que j'étais en cinquième année. Puis la bombe atomique a été larguée alors que j'étais en troisième année de collège et la guerre s'est ainsi terminée.

Pendant tout la durée de la guerre, j’ai passé mes années scolaires dans un système d'enseignement soumis à l’idéologie militariste japonaise.

Alors que la guerre se prolongeait, toutes les régions du Japon ont commencé à subir des attaques aériennes, le pays était ravagé. M’inquiétant que la prochaine cible d’une attaque ne soit Hiroshima, j’étais toujours effrayée par la sirène d’alarme qui annonçait les attaques ; je me précipitais alors dans l’abri antiaérien.

Mais il était étrange de constater qu'Hiroshima n'était quasiment jamais attaquée. Plus tard, on m’a expliqué que la raison est qu'Hiroshima était une ville-cible susceptible de recevoir la bombe atomique.

A présent, je vais vous parler de mon expérience personnelle, en tant que victime de la bombe.

Tout d'abord, je vais commenter cette carte.

Lorsque j'ai été irradiée, j'avais 14 ans et j'étais en troisième année de collège.

Je travaillais alors dans une usine à 2.3 km au nord de l'hypocentre de l’explosion et j'étais en train de construire un élément d’une hélice pour un avion. A cette époque, tous les collégiens devaient travailler en tant que main d'œuvre, sur ordre de la nation.



Le 6 août 1945

C'était un jour de beau temps sans un seul nuage depuis le matin, tout illuminé par le soleil. Il faisait très très chaud.

Comme il n'y avait pas d'alerte, le travail avait déjà commencé à 8h15.

J’ai vu alors une lumière bleu pâle passer à travers la fenêtre dans un grand fracas : je me suis dit que c'était une bombe. Sur le moment, j'ai pensé que mon heure était arrivée ; je voyais l’image de mon père, ma mère, ma grand-mère et mes trois petits frères défiler devant mes yeux. J'avais très peur.

Je me suis aussitôt couvert les yeux et les oreilles avec mes deux mains, tout en me glissant sous une machine. On m'avait bien dit qu’à cause du souffle d'une explosion, les yeux se désorbitaient, la membrane du tympan pouvait se déchirer ; je m'étais entraînée pour faire face à ces situations.

Alors que je me trouvais sous la machine, il y eut un immense fracas, comme si la Terre avait explosé ; j'avais l'impression que le sol se soulevait. Je ne m'en suis souvenue que lorsque j’ai pu me dégager. Je m’étais alors retrouvée sous les décombres de l'usine en bois de deux étages ; c'est là que j'ai perdu connaissance. Même en étant situé à 2.3 km, le bâtiment est tombé en ruine en un instant.

Je ne sais pas combien de temps, je suis restée sans connaissance ; j’ai repris connaissance en entendant la voix d’une amie qui criait : "Maman, au secours !" "Professeur, au secours !".

Je ne savais pas ce qui s'était passé, il faisait si sombre. Je me demandais pourquoi je m'étais retrouvée dans un tel endroit, où est-ce que j'étais ? J'essayais de bouger mon corps : mes mains et ma tête répondaient, mais mes épaules, mon dos et même mes jambes étaient tout recouverts de gravats et de planches en bois. Je ressentais une douleur aiguë au bras droit, et j’ai réalisé que j'étais bien vivante.

Dans l'usine

Au bout d'un moment, j'ai aperçu des pieds devant moi ; en fait, une amie était écrasée par mon corps. J'essayais de toutes mes forces de tirer et de remuer ses pieds, alors elle s’est aperçu de ma présence et a crié : "Maman à l'aide, j’ai mal !". J'étais heureuse d'entendre sa voix. Si cette amie n’avait pas été là, je n’aurais certainement pas eu la volonté de vivre et de sortir des décombres. Je lui ai crié : "Nous devons sortir tout de suite, les décombres vont prendre feu".

Car le professeur disait toujours : "Quand une usine s'effondre, étant donné que l’on fait du feu à l’intérieur, il y aura forcément un incendie. Si vous vous retrouvez dans cette situation, sortez le plus vite possible du bâtiment".

Je voulais sortir par tous les moyens et secourir mes amis, mais seule ma tête arrivait à bouger.

Alors que je secouais la tête, de la poussière de cendres entrait dans mon nez et dans ma gorge ; ma bouche devenait toute rugueuse, ma respiration douloureuse. Les gravats sur mon dos se faisaient de plus en plus lourds, les blessures aux bras faisaient terriblement mal. Comme mon corps ne pouvait plus bouger, j’avais des idées noires : Si tout prend feu maintenant, par où vais-je commencer à brûler ? Les cheveux ? les jambes ? Qu'est-ce que ça fait de brûler dans un incendie ? Jusqu'à quel point vais-je souffrir au moment de mourir ? Qui trouvera mon corps noir calciné ?

Effrayée, je me posais toutes ces questions pendant un temps qui m’a paru interminable.

Puis, mon amie qui criait, m’a appelée par mon nom. Elle a dit : "Je vois de la lumière, sortons d'ici !".

Nous avons toutes les deux essayé de nous remuer de toutes nos forces. Étant deux, nous avions plus de force, et le corps de mon amie est tombé vers le bas. Il devait y avoir une faille. Je me réjouissais que nous puissions nous en sortir.

Cependant ma jambe droite restait coincée dans les débris de bois. Alors que je la tirais de force, mon pantalon s’est déchiré ; je m'étais fortement blessée à la jambe et je saignais beaucoup, mais je ne me souviens pas bien de la douleur. J’étais très contente de libérer ma jambe. En appelant le nom de mon amie, je tenais tantôt son vêtement tantôt sa main et rampais sous les décombres de bois et des machines avec toutes mes forces pour sortir dehors.



Une fois dehors

Une fois dehors, je vis qu'il n'y avait plus rien dans la ville d'Hiroshima, tout était écrasé, effondré. Le soleil projetant sa chaleur aveuglante avait disparu. Tout était sombre, on n'entendait pas un bruit ; il y avait une odeur désagréable et étrange comme une odeur de poisson pourri. Quelqu’un pleurait en disant : "La ville d’Hiroshima a disparu !".

Cinq ou six amies étaient également parvenues à s'en sortir. L’une avait les cheveux hérissés, le corps tout noirci et saignait à la tête. Une autre avait les mains et les pieds ensanglantés. Encore une autre avait la chair du bras déchirée et la peau tombait. Enfin, une fille avait la jambe dont la chair était arrachée et l’on pouvait apercevoir ses os. Son uniforme était souillé par le sang. Elles étaient toutes à moitié folles.

La camarade qui était coincée sous les même décombres que moi avait des blessures plus graves : ses bras tenaient juste avec la peau, la chair s'était déchirée et on voyait ses os. Son état était lamentable, cela me faisait même peur de la voir. Mais comme il n'y avait malheureusement ni pansement ni tissu sous la main, la seule chose que j'ai pu faire a été de déchirer un morceau de la manche de mon chemisier, de l'appliquer sur son bras et de le bander. Mes jambes aussi saignaient beaucoup, j'ai pu stopper l'hémorragie en les ficelant avec un bandeau par-dessus mon pantalon.



Les amies que j’ai aidées.

Beaucoup de gens étaient restés dans l'usine et criaient, ne pouvant pas bouger. Mes amies et moi, pourtant blessées et tout en sang, nous nous efforcions d'écarter les poteaux et les gravats qui les entouraient, de déplacer les machines pour les aider. Ainsi, nous avons pu les sauver, tous, mais ils étaient incapables de se tenir debout, leurs os étant fracturés. Assis ou allongés, ils pleuraient de douleur. Nous ne pouvions rien faire pour les aider.


Les gens brûlés sur tout le corps.

A ce moment-là, les blessés venaient de l'hypocentre, semblables à des fantômes. Ils tendaient leurs bras devant eux, la peau toute brûlée et écorchée tombait à la hauteur des ongles. C’était comme si des lambeaux pendaient.

Ils étaient nus. Probablement leurs vêtements avaient été emportés ou brûlés. Leur visage se gonflait tel un ballon, les lèvres se retournaient et du sang coulait de la tête et du corps. Ils étaient en ligne et marchaient d'un pas chancelant, formant comme une file de zombies.


Un collégien

Parmi eux il y avait un collégien qui portait son propre bras arraché ; il se dirigeait vers moi en titubant. Après s'être agenouillé, il est mort devant moi. J e ne pourrai jamais oublier son visage empreint de peur et de tristesse. Brûlé vif, il est mort sans comprendre ce qui s'était passé. Ce pauvre collégien avait certainement lui aussi des rêves et des projets à réaliser…

Une mère qui portait dans ses bras un bébé mort faisait des va-et-vient en hurlant des mots que je ne comprenais pas. Elle perdait la raison. D'autres personnes dans un état absolument déplorable s'étaient rassemblées. Ceux-là n'avaient plus rien d'humain dans leur apparence.

Ces personnes irradiées avaient le corps tout brûlé et étaient gravement déshydratées : elles avaient tellement soif ; elles erraient dans les décombres à la recherche d'un point d'eau. Tous les gens qui venaient criaient désespérément : "De l'eau, de l'eau" .

Mais on dit toujours que les personnes brûlées mourraient après qu'on leur ait donné à boire. C’est pour cela que nous ne pouvions pas leur donner d'eau. En voyant ces pauvres gens mourir sous mes yeux, je regrettais de ne pas pouvoir leur donner ne serait-ce qu'une gorgée d'eau. Il y avait aussi des gens qui culpabilisaient de leur avoir donné à boire, se disant qu'ils étaient morts par leur faute.

C'est justement à cause du regret tenant à l’impossibilité de leur donner de l'eau et afin de calmer leurs âmes que la fontaine et l’étang du Parc de la Paix d’Hiroshima sont aujourd’hui remplis d’eau.

Transporter des amies

Je pense qu'il était environ midi. Des flammes sortaient de la maison voisine. Nous discutions pour savoir que faire des amies qui ne pouvaient pas marcher toutes seules. Le professeur était parti chercher trois brancards ; en revenant il cria : "Allez vite vous réfugier au parc !". Mais aucune d'entre nous ne pouvait bouger.

Tout le monde était blessé et saignait. Mais en voyant le feu s’approcher de nous rapidement, nous ne pouvions pas aller nous réfugier en abandonnant nos amies. Nous les avons donc transportées une par une avec quatre autres personnes.

J'ai moi aussi aidé à les transporter. La distance était de plusieurs centaines de mètres entre l'usine et le parc ; je me souviens encore à quel point c'était long et à quel point les corps étaient lourds. Mes jambes me faisaient mal. Mais nous nous acharnions malgré tout à sauver la vie de nos amies.

Le parc était alors rempli de gens qui avaient rendu leur dernier souffle une fois arrivés, et de personnes qui souffraient terriblement. Nous avons déposé nos amies dans le parc, puis nous nous sommes mis tout de suite sur le chemin du retour.

Des cadavres dans la ville

A ce moment-là, il y avait beaucoup de corps sans vie aux alentours. Je faisais en sorte de ne pas les piétiner en marchant, mais comme leur peau s'était arrachée, je ne pouvais pas faire autrement que de fouler ces peaux visqueuses. Je m'en souviens très bien, cette sensation ne s'oublie pas !

Sur le chemin, il y avait aussi des gens dont les yeux s'étaient exorbités, des gens dont les entrailles sortaient du corps, des morceaux de chair étaient étalés par terre, l'odeur du sang… C'était véritablement l'enfer sur Terre.

Je circulais en portant un brancard. Une petite fille de 14 ans avait perdu sa conscience et ses sentiments humains. Je n’avais plus peur, je ne me sentais plus spécialement mal en voyant les cadavres, et je les enjambais sans hésiter.

A ce moment-là, la ville d’Hiroshima était un enfer. Je ne souhaiterais pas vous montrer un endroit pareil et je ne voudrais pas mourir de cette façon.

Vous qui avez l'avenir devant vous, une telle situation où l’on s’enfuie en enjambant des cadavres ne doit jamais vous arriver !

Depuis le parc, nous sommes ensuite tous partis nous réfugier vers le nord d'Hiroshima.

Le ciel d’Hiroshima

Nous avons passé la nuit au niveau de la digue de la rivière. Je pensais à ma famille alors que je voyais le ciel rouge au-dessus de la ville d'Hiroshima enflammée. J'étais en larmes et je n'ai pas pu dormir de la nuit.

Même le deuxième jour, nous avons fait tous nos efforts pour transporter nos amis en un endroit sûr au nord de la ville.

Incinération

Pendant ce temps, des incinérations débutaient ça et là dans le centre de la ville. Mais il y avait trop de corps à incinérer et les cadavres endommagés par la forte chaleur de la bombe atomique étaient partout entassés. Ils commençaient à pourrir avec la chaleur du soleil ; je ne pourrai vous décrire l'odeur de putréfaction qui se dégageait de leur corps remplis de vers !

Des gens ont creusé des trous à des endroits inoccupés et au bord de la route. Ils y ont déposé les corps et les ont recouverts de gravats. Puis ils les ont brûlés, en les aspergeant d'huile. J’imagine que cela devait être très douloureux à faire pour eux.

Il y avait des fumées blanches partout et une odeur nauséabonde était répandue dans toute la ville d'Hiroshima ; la ville entière devenait un cimetière, un crématorium géant.

Comme je m’y déplaçais, mes vêtements et mon corps étaient imprégnés d’une odeur si horrible que parfois je ne pouvais même pas boire de l'eau. Cette odeur est restée sur mon corps pendant un certain temps. Pendant trois jours, j'ai ainsi transporté mon amie blessée dans ces conditions jusqu'à un abri au nord.



Un onigiri

Retrouvailles avec mon père.

L'après-midi du troisième jour après le bombardement, alors qu'on me disait que mon quartier était resté en bon état, je suis retournée chez moi avec une amie. Sur le chemin, nous avons rencontré par hasard mon père.

Depuis le jour même du largage de la bombe, mon père me cherchait dans les ruines de l’usine, appelant mon nom et retournant les cadavres pour vérifier leur visage. Ne pouvant pas me retrouver, il pensait que j'étais morte, surtout après avoir entendu dire que tous les collégiens et collégiennes avaient été tués par la bombe.

Il s’est réjoui de me voir en bonne santé : "Tu es bien en vie ! Tu es vivante !" Il pleurait de joie et m'a pris dans ses bras avec mon amie.

Ce jour-là, il y avait dans le sac de mon père des chemises blanches et des sous-vêtements de rechange, mais aussi un onigiri enveloppé dans une peau de bambou.

En ce temps de famine j’imagine qu'il ne devait pas rester de riz à la maison, mais ma mère avait préparé une boulette de riz avec le peu de riz qu’elle avait gardé en cas de besoin. Elle souhaitait que mon père m’en donne au moins une bouchée avant que je meure, s’il me retrouvait. Elle l'avait préparé pour moi en pleurant, sans même savoir si j'étais morte ou vivante.

Ayant pris l’onigiri, mon père m'a cherché pendant trois jours en retournant les cadavres.

En voyant cette boulette de riz, j'ai immédiatement versé des larmes. J'ai alors ressenti l'amour de mes parents.

La rivière

Ensuite, nous avons tous les trois repris la route ; sur le chemin, nous avons vu une quantité de chevaux et de personnes mortes dans la rivière. Les chevaux appartenaient à l'armée : ils étaient morts avec les poils brûlés, la peau apparaissait toute lisse. Ces chevaux eux aussi devaient avoir très soif. Les sept rivières d'Hiroshima ont été ainsi jonchées de cadavres pendant des jours.

Une fois rentrée chez moi, je suis restée au lit tout le mois d’août. Je n'avais plus d'appétit et j'étais atteinte d'une forte fièvre ; mes gencives saignaient abondamment. Ces signaux étaient en réalité les premiers symptômes des radiations. Mais puisque personne n’était au courant de ce que sont les radiations, ma mère s’inquiétait énormément de mon état.

Du pus s'écoulait de ma plaie sur le bras. Une fois rentrée, des vers avaient pénétré la plaie ; ma grand-mère en larmes me les a enlevés un par un à l'aide de baguettes. Pendant ce temps, je pleurais moi aussi à cause de la douleur. C'était rempli de pus, il n'y avait ni médicaments ni médecins disponibles.

Au bout de deux mois, j'ai enfin pu consulter un médecin, il m'a retiré sept morceaux de verre de la plaie. Comme il n'y avait ni médicaments ni anesthésie, trois personnes m’ont immobilisé pour les enlever, alors que je criais de douleur.

Mes jambes étant complètement gonflées, je ne pouvais pas marcher pendant un certain moment. Malgré tout cela, j'ai pu survivre.

Mon père, lui, a été irradié alors qu'il se trouvait à la maison qui se trouvait à 2,5 km de l’hypocentre de l’explosion, il n’avait ni blessure ni brûlure. Pourtant, un an et demi plus tard, il a commencé à cracher du sang brutalement ; il est mort peu de temps après.

Je pense que c’était à cause du fait qu’il avait marché dans les ruines de la ville pendant trois jours tout en retournant des cadavres à ma recherche et qu’il avait alors subi des radiations, qui étaient toujours présentes.

A cette époque, nous ne savions rien au sujet de la bombe nucléaire et des radiations. Les radiations étant invisibles et n'ayant pas d'odeur, beaucoup de gens sont allés dans la ville d’Hiroshima pour chercher des proches, tout en ignorant le danger. La plupart de ces personnes ont subi les symptômes de l’irradiation : la perte de cheveux, les crachats de sang, puis la mort.

Le plus terrible concernant les radiations, c’est que leurs ravages sont toujours présents actuellement. Alors que 72 ans se sont désormais écoulés, un grand nombre de personnes souffrent toujours de cancers et de leucémie.

En 1999, j'ai moi aussi été opérée d'un cancer pour extraire 2/3 de mon estomac. Beaucoup de mes amis sont décédés d'un cancer.

Étant moi-même une victime de l'arme atomique, il me faut désormais vivre tout en m'inquiétant pour l'état de santé de mes enfants, de mes petits-enfants et de mes arrière-petits-enfants.

Je vais maintenant vous parler de l'après-guerre.

Un an et demi après l’irradiation, mon père est décédé après avoir craché une grande quantité de sang. Ma mère a pu continuer à vivre pendant encore 20 ans, mais elle a passé sa vie à l'hôpital à cause des symptômes dus à la bombe atomique. Après le décès de mon père, je devais gagner de l’argent pour s'occuper de ma famille ; je payais les frais de l’hôpital de ma mère et je nourrissais mes trois frères.

J'ai travaillé comme une folle pendant dix ans. J 'avais alors un rêve : depuis que j’étais en cinquième année de l’école primaire, je voulais être institutrice. J'ai donc intégré une école de formation de professeurs. Ce rêve ne s'est cependant pas réalisé.

Le manque de nourriture était ce qui posait le plus de problèmes dans la vie de tous les jours. Je vous en ai déjà parlé tout à l'heure, mais la nourriture n'était vraiment pas suffisante au Japon pendant et même après la guerre. Il y avait des jours où mes petits frères, alors en pleine croissance, n'avaient pas de quoi manger à leur faim.

Après la guerre, il y avait bien le marché noir pour acheter de la nourriture, mais les prix y étaient beaucoup trop chers par rapport à ce que pouvait gagner une jeune fille de 17 ans comme moi. La vie était vraiment difficile pour moi.

D’ailleurs j’ai subi des discriminations : une femme qui avait été irradiée ne pouvait pas se marier. L'atomisation est en effet considérée comme contagieuse, voire héréditaire. Même si l'on se marie, on ne peut pas avoir d'enfant. Si jamais l'on arrive à en avoir, l'enfant sera handicapé.

Cela ne me dérangeait pas de ne pas me marier, mais ma mère se faisait du souci pour moi. Elle pleurait à chaque fois que je faisais l’objet de discriminations, bien qu’elle fût alors elle-même en état de dépendance.

On disait à l'époque que les personnes mortes dans l'explosion avaient vu l'enfer, mais que ceux qui avaient survécu vivaient aussi un enfer. C'est bien vrai.

J’ai vécu en désirant chaque jour revoir mon père, je voulais que ma mère retrouve sa motricité ; j'éprouvais de la rancœur contre la bombe atomique, contre les États-Unis, mais aussi contre le gouvernement japonais.

On dit qu'il ne s'est rien passé pendant les dix ans qui ont suivi, mais ces dix années n'étaient que pauvreté, souffrances et discriminations. Même l'État n'a rien fait pour nous, les victimes.

Je me suis mariée l'année où mon plus jeune frère est entré au lycée. Mon oncle m'a présenté à mon mari comme étant une victime de la bombe.

J'ai deux filles, quatre petits-enfants et deux arrière-petits-enfants. Lorsque mon mari est décédé il y a 18 ans, ma petite-fille qui était alors en troisième année de collège m'a soudainement parlé du témoignage des victimes de la bombe. Elle m'a vivement reproché : "Tu ne dois pas mourir sans partager un mot de ton expérience !".

Mais j'ai refusé, étant incapable d'en parler devant les autres.

Alors que 55 ans se sont écoulés, j'ai malgré tout décidé d'écrire sur cette bombe qui ne représente pour moi qu'un horrible souvenir, que je souhaitais simplement oublier.

J'ai commencé à témoigner de mon expérience en mars 2001. A cette époque où je venais de commencer à témoigner, un lycéen américain m'a demandé si j'éprouvais toujours de la rancœur envers les États-Unis, à l'issue d'un témoignage devant des lycéens étrangers. Je lui ai dit : "J'ai vraiment détesté les États-Unis pendant dix ans, mais plus maintenant. Le sentiment de haine ne mène à rien et on ne peut pas être heureux dans la vie en haïssant". Il m'a répondu : "Je suis désolé.", en baissant profondément la tête.

Il est vrai qu'il m'est arrivé de ressentir de la haine au fond de moi à certains moments, mais en le voyant, je ne voulais pas que quelqu’un de si jeune comme lui ait à s’excuser. J’ai alors compris que tous les Américains désiraient la paix, et à ce moment-là, la rancune a disparu de mon cœur. Cela fait maintenant 17 ans.



Haut du monument de la Paix à Hiroshima

Pour finir, voici ce que je voudrais vous demander.

Lors du bombardement à Hiroshima, 350.000 personnes étaient présentes ; il y avait des habitants, des militaires, des travailleurs venus de la péninsule coréenne ou d'autre pays en Asie. A la fin du mois de décembre 1945, 140.000 personnes avaient perdu la vie. Nous ne pouvons pas les traiter comme un tout : chacun était unique avec son propre nom, sa propre famille et sa propre vie. Personne ne voulait mourir de cette façon.

L'enfer est apparu sous la forme d’un champignon nucléaire.

Il existe actuellement sur cette Terre plus de 14.900 de ces armes diaboliques. Les bombes actuelles possèdent une puissance cinq mille fois supérieure à celle larguée sur Hiroshima. Si on en arrivait à appuyer sur le bouton nucléaire par erreur ou encore si des terroristes venaient à mettre la main dessus, les êtres humains seraient vite anéantis.

Tant que l'arme nucléaire existe, il y a toujours une possibilité que des terroristes puissent s'en emparer. C'est pourquoi, il ne suffit pas d'en réduire le nombre, il nous faut tout simplement abolir l'arme nucléaire. Même s'il ne restait dans ce monde qu'une seule bombe nucléaire, cela représenterait un grand danger pour l'humanité.

Il y a bien des gens et des pays affirmant que disposer de l'arme nucléaire est une nécessité, mais peu importe la raison, c'est le mal absolu. L'être humain et une telle arme ne peuvent coexister.

Nous ne devons pas considérer l'arme nucléaire simplement comme un évènement historique d'il y a 73 ans ; je veux que vous compreniez qu'il s'agit d'une menace et d'un enjeu très actuels.

En juillet 2017, le traité sur l’interdiction des armes nucléaires a été adopté. L'ONG du nom d'ICAN (Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires), qui a obtenu le prix Nobel de la Paix, a beaucoup contribué à cette adoption.

C'est une ONG qui a joué un rôle important dans l’adoption du traité sur l’interdiction des armes nucléaire ; il est donc important que chaque citoyen désire la paix et une société sans armes nucléaires, tout en étant solidaire avec les gens du monde entier afin d'agir ensemble.

Pour finir, j’ai une demande à vous faire : je vous prie de partager ce que vous avez écouté pendant ce témoignage et vos opinions avec le plus grand nombre de personnes.

Je vous remercie pour votre attention

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