• Quartier Japon

Combien de temps faut-il pour parler japonais ?

Dernière mise à jour : 1 févr.

A la rentrée de septembre, une question revient souvent de la part de personnes de tous âges, désireuses d’apprendre le japonais : « Combien de temps faut-il pour parler japonais ? »

C’est là la question !

« Parler japonais, en travaillant assidûment et en s’y consacrant à plein temps, il faut 7-8 années, je pense, pour avoir déjà un bon niveau.

Mais ce n’est pas pour autant que l’on saura communiquer avec des Japonais », je leur réponds depuis ces dernières années.


La spécificité du japonais, du moins par rapport au français et aux langues latines, c’est que dans la communication, il y a moins de 50% de verbal et le reste, que nous nommons non-verbal, corresponde à plus de 60%. Entre nous, le fait déjà de nommer « non-verbal » ce qui n’est pas verbal, c’est déjà verbaliser et cela devient verbal… Alors que c’est tout autre chose.


J’illustre mon propose de la façon suivante : « Quand il m’arrive de traduire du japonais vers le français, j’ai souvent l’impression que les phrases japonaises sont comme des gués sur des rivières : il y a quelques mots et, entre, il n’y a pas de mots. Il y a du sous-entendu qui n’est pas verbalisé.

Par exemple, le sujet n’est pas toujours dit, si l’on parle de X sujet, on le nomme la première fois, mais plus ensuite : c’est acquis… »


De même, en présence de Japonais alors que je passais quelques jours chez eux et que je m’efforçais de faire de belles phrases telles qu’apprises en cours, l’amie japonaise me répondait par une succession de mots, sans forcément de verbe à la fin ni des post-particules présentes dans la langue japonaise.

Il y avait plein de trous dans ses phrases ! Mais ces « trous de mots » étaient pleins de ce que j’avais à compléter, à déduire, à deviner, à ressentir, selon la situation.


C’est ça la difficulté du japonais : deviner / déduire ce qui n’est pas dit par des mots !

Mais comment fait-on pour l’apprendre, car cela ne s’apprend pas à l’école ni dans les livres ?
Eh bien, comme me l’a bien résumé une future élève lors d’un échange avant la rentrée, cela nécessite que nous devions nous déconditionner.

En effet, en présence de personnes japonaises, celles-ci sont très sensibles à un nombre considérables d’informations, auxquelles nous n’avons généralement consciemment pas accès : la distance entre soi et notre interlocuteur, les odeurs, la tonalité de la voix, la posture, le rythmes de notre parole, les pauses, le regard, l’expression du visage et l’éventuelle contraction du corps et du visage…


Pour les Japonais, qui y sont habitués depuis même avant qu’ils soient nés (je suppose), toutes ces questions, de distance, de façon de regarder et de s’adresser à un autre, …, toute cela est quasiment inné tellement c’est acquis depuis la plus tendre enfance. Ce sont des codes sociaux profondément implantés dans la société japonaise depuis fort longtemps. De par ces codes partagés depuis des temps immémoriaux, les Japonais ont développé une très grande sensibilité qui leur permet de « lire » leur interlocuteur dans ce qu’il ne dit pas.


D’ailleurs, cela ne se fait pas pour les Japonais de montrer ce que l’on ressent, ce que l’on pense, du moins pas directement. Il faut le comprendre, par des voies indirectes, face à un interlocuteur qui ne montre rien et se comporte en adéquation avec ce que les codes sociaux préconisent dans chaque situation. D’où les notions japonaises très importantes d’« omoté » (devant, le visible, ce qui est directement accessible) et d’« ura » (derrière, en deçà, ce qui n’est pas directement accessible). (voir notre article « Culture et langue japonaises : ura et omote » )


A ce sujet, une de nos professeurs de japonais, m’a répondu, quand je lui ai demandé si la vie à Paris n’était pas difficile : « Au moins, ici, je n’ai pas besoin de toujours devoir chercher à deviner ce que l’autre a derrière la tête, qu’il ne montre pas, comme c’est le cas au Japon. Au Japon, on ne dit ni ne montre directement les choses et devoir ainsi deviner en permanence ce que veut / pense l’autre, c’est épuisant. Vous, les Français, c’est facile de le savoir : vous le dites directement et, sinon, cela se voit facilement sur votre vissage, dans votre façon de réagir ! ».

On peut ainsi supposer que cela aiguise la sensibilité des Japonais que de devoir en permanence chercher à deviner ce que l’autre veut dire, ainsi que leur sensibilité à ce qui vient des autres.

Mais nous Français, qui sommes centrés sur notre individualité et qui avons généralement des faiblesses d’ouverture à l’autre, d’autant que souvent, nous avons une lecture intellectuelle de l’autre ?


Généralement, notre perception de l’autre est fortement impactée par ce que nous en supposons plus que par ce que nous en ressentons. Inconsciemment, nous n’avons ainsi pas forcément la même réaction d’accueil ou de fermeture selon, par exemple, le statut social de notre interlocuteur.


Comment donc pouvons-nous « lire » cette importante partie non verbale du japonais ? Comment pouvons-nous « l’apprendre » ou du moins apprendre à le percevoir et à le ressentir ?


En nous familiarisant avec la culture et le mode de communication et d’être aux autres des Japonais. Et concrètement ? Surtout lorsque l’on est en France, dans un milieu franco français, loin du Japon ? C’est bien là la gageure !


Au préalable, comme l’a bien dit, à l’occasion de la rentrée de septembre 2019, une future élève de Quartier Japon, « il faut se déconditionner ». Se déconditionner de notre fonctionnement intellectuel. Se déconditionner, c’est sortir du prisme du tout intellectuel et s’ouvrir à autre chose que l’intellectuel et le verbal.


C’est se laisser toucher, émotionnellement, par autre chose, une culture et un contact différents. C’est ouvrir sa porte à quelque chose de nouveau, hors de notre zone de confort : je ressens quelque chose que je ne comprends pas dans x situation au contact d’une personne japonaise, lors du visionnage d’un film japonais dont je n’en augure pas la fin, à la lecture d’un roman dont le personnage principal meurt et disparaît de l’histoire dès la fin du premier chapitre, au contact d’une personne japonaise, je ne comprends pas pourquoi elle ne réagit pas comme les autres personnes occidentales réagissent dans cette même situation…


Dans ce cas, bien que je ne comprenne pas intellectuellement, je ne cherche pas pour autant à comprendre et j’essaye plutôt de me laisser aller vers cet inconnu qui se présente : certes, je vois bien que cette personne japonaise ne réagit pas comme les autres interlocuteurs occidentaux réagissent habituellement dans cette même situation, mais pour autant, il se passe autre chose, je suis dans une autre émotion inhabituelle… Sans plus pouvoir pressentir ce qui se passera par la suite au sein de cette relation, sans plus savoir si je fais bien ou pas aux yeux de mon interlocuteur japonais, je me laisse aller sans rien comprendre ni rien contrôler intellectuellement. Et quelque chose de nouveau se produit, que je n’avais pas pu anticiper ! C’est ce qui se passe quand on se lance à parler japonais à des Japonais, encore plus quand on est au Japon !


Comment donc aider nos étudiants en japonais à se familiariser à ce nouveau type d’expériences ? Comment les sensibiliser à cette nouvelle approche de la relation à l’autre, à ce nouveau savoir être ?


Déjà, en les mettant au contact d’enseignants japonais. En leur proposant des cours non pas organisés dans l’optique de les préparer à l’obtention d’un niveau à un examen (JLPT), car cela reviendrait à leur nourrir l’intellect. En leur proposant, plutôt, des cours organisés dans l’optique de stimuler leur potentiel émotionnel : des cours où l’expression orale est stimulée, des supports complémentaires à côté du manuel de langues, des temps de présentation de la culture japonaise à travers des ateliers de pratique culturelle (origami, calligraphie…), des temps axés sur la préparation d’un prochain futur voyage au Japon…


En dehors des cours, en leur proposant des supports complémentaires aux cours pour : • se familiariser à l’écoute du japonais, par le biais de radios FM japonaises à destination de Japonais,

• découvrir la culture japonaise à travers la programmation régulière d’ateliers de pratiques culturelles, le partage de filmographie et de bibliographie, et aussi en présentant des films, des documentaires comme toutes autres manifestations susceptibles de leur permettre de s’approcher de la culture et, en retour, de s’ouvrir et de s’en imprégner,

• pratiquer le japonais en se mettant en relation avec des Japonais apprenant le français, en France ou au Japon, pour effectuer des échanges de langues…


Ainsi, cet étonnement et cette émotion, non intellectuels, qu’aura ressenti le

« spectateur –interlocuteur » fera son chemin en son for intérieur.

Dès lors que ce même effet se reproduira suite à des contacts répétés avec la culture japonaise, le lit de cette émotion s’ouvrira et peu à peu, au sein de la personne, un changement s’opérera bien sûr sans que la personne ne s’en rende compte.


Peu à peu, le déconditionnement s’opérera et un autre fonctionnement prendra place, qui laissera plus de place à l’émotionnel au côté de l’ancien fonctionnement tout intellectuel. Par conséquent, peu à peu, la langue japonaise sortira plus aisément et naturellement de la bouche de la personne, sans qu’elle ait eu préalablement besoin de penser sa phrase en français puis de la transcrire en japonais avant de l’exprimer. Peu à peu la façon de voir et de se comporter de la personne changera, elle deviendra plus sensible à ce qui ne se dit pas, elle sentira ce qui n’est pas dit par ses interlocuteurs japonais, ces « vides de mots » entre les « mots- pierres du gué ».


Puis, un jour, les Japonais eux-mêmes pourront ainsi vous dire « Tu es vraiment japonais ! », « Tu es comme un Japonais ! ». Le changement se sera fait naturellement, à son rythme ; tout progressivement, comme une gestation, pour donner la vie à un nouvel être franco-japonais.


Comme je faisais lire à un ami japonais cet article ci-dessus, il me répondit : « 日本語を学ぶことで、日本人の「空気を読む」「ふんいきを読む」「場を読む」などの非言語コミュニケーションを学ぶということは重要なことです。Quand on apprend le japonais, c’est important d’apprendre aussi la communication non-verbale, qui se trouve traduite dans les expressions japonaises très utilisées « Sentir la situation », « Lire son interlocuteur », « Sentir un endroit » ».


Article publié initialement le 03/09/2018

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