• Quartier Japon

Parler japonais : le lâcher prise progressif ?

Dernière mise à jour : 3 févr.

Jeudi 18 septembre 2014, la conversation allait bon train, tout en cheminant pour rentrer de l'école jusque vers la butte Montmartre où Kuljit et moi nous habitons à quelques rues l'un de l'autre. Quelle surprise de nous être retrouvés après plus 7

années !

Nous nous étions rencontrés dans l'école de japonais pour laquelle je travaillais 7-8 ans auparavant. Quelle agréable surprise de l'avoir revu après toutes ces années, quand il avait souhaité prendre des cours particuliers avec Quartier Japon.

Deci delà cheminant, notre conversation elle aussi s'était dirigée vers le sujet qui nous passionne tout autant l'un que l'autre : la culture japonaise et ses bienfaits.

Ainsi, j'en étais arrivé à parler un peu de mon expérience, à la fois de mon rapport à la culture japonaise mais aussi de ces nombreux Français rencontrés dans mes différentes activités professionnelles et de leur propre rapport à la culture japonaise.

"C'est vrai, ce que vous dites ! C'est effectivement ce que je ressens aussi. Vous devriez l'écrire : on ne lit rien là-dessus !

Ca pourrait aider les personnes qui commencent à s'intéresser à la culture japonaise", me dit Kuljit avec enthousiasme. _ Vous croyez ? _ Si, je pense que ça pourrait les éclairer et les aider à comprendre ce qui les anime quand ils s'intéressent au Japon."

Je me lance donc aujourd'hui, après quelques semaines de maturation...


Au départ, il y a près de 25 ans (c'est loin !), je retrouve un ami d'enfance sur le quai de la gare de notre ville de province, en attendant de repartir pour Paris, ma toute récente ville d'adoption. A ses côtés, une jeune femme toute de noir vêtue, avec de longs cheveux noirs : la première personne japonaise rencontrée dans ma vie ! Elle ne parlait quasiment pas français.

Depuis nos retrouvailles, chaque fois que j'allais souvent chez eux, je ressentais toujours cette même façon inconnue d'être avec les autres, au contact de Kaoru. Et d'une façon accentuée quand d'autres amis japonais étaient présents, puis, peu auprès, quand est arrivé leur nouveau-né : chaque fois, je ressentais une forte sensation de présence et de différence à travers la relation !

Nihongo, le japonais

Je commençais donc à lire des romans (en français), à regarder des films japonais, j'allais également voir des expositions japonaises.

Et chaque fois, de nouveau, la surprise, l'inconnu, le choc de la différence ! Le héros du livre meurt et disparaît au premier chapitre, mais cela n'empêche pas pour autant l'histoire de se poursuive... Et dès lors, incapable que j'étais de me faire même une idée de la suite, encore moins du final.

Que dire, du retour d'une exposition de céramiques d'une grande famille traditionnelle de céramistes japonais. Obligé de rentrer à pied et traverser la moitié de Paris pour me remettre de cette forte émotion ! En moi, une énergie monumentale s'était trouvée mobilisée et je ne savais ni ne pouvais en faire quoi que ce fut. Surtout, ne pas me retrouver dans la médiocrité émotionnelle du métro...

Ah, c'était bien la première fois !


Puis, ce furent mes premières rencontres avec des Japonais, des collègues, des clients... Des chocs émotionnels quasi chaque jour : des clients d'hôtels *** ou même **** qui se plient en courbettes parce que je leur livre jusqu'au pas de leur chambre leur photo d'eux, prise devant la Tour Eiffel. Un chef de groupe qui me fait applaudir par un bus entier de sexagénaires, parce que j'ai fait le nécessaire pour arriver à l'heure à notre rendez-vous, pour leur permettre de repartir à l'aéroport avec leur photo. Ma collègue japonaise, dont le comportement change radicalement dès lors qu'un autre Japonais est présent, comme si soudain, on ne se connaissait plus. Et tant d'autres... Qui me font chaque fois sentir fortement cette différence.


Et pourquoi ? Pourquoi c'est différent ? Rien, je ne comprends pas, je n'ai que des interrogations...


Alors je poursuis ma recherche : je pars en quête de sens pour essayer de coller à ce que je ressens si fortement. Je me lance même dans l'apprentissage de la langue, trop frustré ne n'avoir pu partager mon enthousiasme et ma gratitude à ces exposants d'une superbe exposition de laques !

De fil en aiguille, de rencontres en expériences, d'apprentissages et de tentatives de parler la langue, je me trouve me centrer de plus en plus vers tout ce qui a trait à cette culture si différente. Je cherche quasi avec frénésie le moindre évènement, film en lien avec le Japon. Je n'emprunte que des romans, des VHS japonais... Je me "tatamise" tout doucement mais sûrement : je cherche avant tout à sauvegarder, à enrichir et conforter ce lien vers cet ailleurs culturel et émotionnel.


Mais, si je lis, j'apprends, je vois des photos du Japon, je rencontre des Japonais, je ne comprends toujours pas plus pourquoi cette différence se marque d'avec ce que je connaissais jusqu'à présent.

En fait, c'est comme ça, c'est naturel, c'est une étape obligée, je crois à présent, avec le recul. Ca fait partie de la constitution d'une nouvelle relation ; en quelque sorte une préparation en vue d'une future assimilation. Une déconstruction, peut-être, des schémas mentaux et culturels, pour un assouplissement intellectuel / émotionnel avant d'accepter de se laisser aller vers cet "autreté" culturelle et humaine ?


Parfois, cependant, certains d'entre nous demeurent à cette étape et se raidissent intellectuellement, incapables qu'ils sont de se laisser glisser vers l'étape suivante ?? Chacun d'entre nous peut aussi retomber à chaque instant dans cette ornière.

Je suis sûr que vous en connaissez autour de vous, de ces autres qui, mieux qu'un Japonais lui-même, connaissent tout du Japon, de sa culture, de son histoire, de ses moeurs, de sa pensée, de... Ils savent mieux qu'un Japonais lui-même ce qu'est un Japonais et comment il fonctionne ! Ils peuvent également parler très bien japonais, avec pleins de mots, d'expressions, ..., mais il demeure pour autant que quelque chose cloche chez eux, dans leur accent, dans leur façon d'être, dans ce qui en émane. A leur contact, il y a quelque chose qui fait l'effet d'une porte, d'une falaise face à vous : on se heurte à un mur de savoirs...


Avec persévérance et grâce à mes diverses rencontres avec des personnes japonaises, notamment, mon esprit et mon affectivité se sont ensuite heureusement peu à peu laissés gagner par ce que cette culture japonaise me faisait comme effet. Cela a eu et a toujours un incidence sur ma capacité d'apprentissage du japonais et de le parler.

Par la suite, j'ai en effet ressenti à de nombreuses reprises des temps où mon japonais stagnait, voire régressait ensuite... Combien de fois j'en ai eu marre de m'entendre parler laborieusement japonais !! Jusqu'au moment où un déclic se produisait et je me sentais progresser. En fait, ce sont plutôt mes interlocuteurs japonais qui me le font remarquer.


Car ce n'est que dernièrement que j'ai l'impression de ne plus avoir si peur de ne pas pouvoir parler sans commettre d'erreur. J'avais en effet, chaque fois que je parlais japonais, l'impression de me trouver face au vide, face à la page blanche, face à ..., et tout pendant que je parlais, j'avais l'impression d'être le funambule sur son fil ! Surtout que je savais, par expérience, que je ne pouvais trouver aucun appui du côté de ma volonté ni même de mes capacités cognitives. Car ce n'est pas à ce niveau que cela se passe, me semble-t-il.


Ce n'est pas moi qui décide, volontairement, de passer à l'étape supérieure et accéder à un meilleur niveau oral en japonais. C'est, à l'inverse, quelque chose dans mon conditionnement cognitif qui lâche prise, pour se laisser dès lors imprégner par ce qui émane de la langue et, plus largement, de la "chose japonaise".


Au fur et à mesure, avec les années, cela devient palpable que cela se passe à un autre niveau que celui du cognitif. C'est dans la mécanique interne que cela se fait ! Et moi, avec ma capacité de raisonnement, j'assiste à ce changement progressif.

Tout récemment, cela donne que même si je ne comprends pas forcément les mots de certains de mes interlocuteurs japonais, je sais / sens de quoi ils parlent. Ce n'est en fait pas tant le mot qui est si important mais ce dont il est l'un des supports.

Après tout, c'est peut-être ça, la "différence japonaise" ?


Article publié initialement le 28/10/2014

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