• Mariama Sylla

Michel - "Le Kyûdô, mon expérience et mon chemin"




Pour la sortie de son dernier ouvrage, sur le Kyûdô (l'art japonais du tic à l'arc) « Le Kyûdô, art sacré de l’éveil » Editions Chariot d’Or, 2015, Michel Coquet a la gentillesse de nous faire parvenir cet article très intéressant, dans lequel il revient, de façon très intime, sur ce qui l'a conduit sur cette voie du Kyûdô tout en nous dressant un rapide historique de l'évolution de cet art japonais et de sa portée au-delà du visible.


Le hasard n’existant pas, en 1949 (j’avais à peine cinq ans), ma mère, abandonnée par son mari, se retrouva seule avec moi. Nous étions au Havre, démunis de tout comme bien d’autres après la guerre. Ma mère demanda de l’aide au maire de Sainte-Adresse et l’on nous mit en relation avec un homme exceptionnel, monsieur Roger Talbot, responsable au service contentieux de la Compagnie transatlantique, conseiller du Président René Coty, Franc-maçon, et mille autres cordes à son arc, si je puis dire ! Il deviendra mon mentor et mon parrain.

Après des années mouvementées où nous habitâmes une ancienne prison sur les falaises du Havre, puis des blockhaus et enfin une maisonnette, ma mère se remaria et nous partîmes vers la région parisienne en 1952. Mon parrain était japonais de par son père et, pendant toute ma jeunesse, ce grand chrétien ne cessa de m’instruire en me conseillant deux choses : pratiquer la méditation yogique chaque matin et me mettre au judo aussitôt que possible.

A seize ans, je fis une expérience spirituelle qui me poussa à m’introvertir totalement afin de redécouvrir cette source de lumière et d’amour qui m’avait véritablement transfiguré. La conséquence fut un désintérêt pour les choses du monde. Je vivais dans une petite cabane derrière la maison, qui fut mon refuge jusqu'à mon départ au Japon en 1969. Pendant cette période, je commençai la discipline d’une école de Râja-yoga, ce qui m’imposa des méditations de plusieurs heures, une diminution du temps de sommeil, un strict végétarisme et l’abstinence d’alcool. Mis à part mon travail à l’usine ou sur des chantiers, mon temps était consacré à la méditation, aux lectures religieuses, spirituelles et philosophiques ainsi qu’aux écoles auxquelles j’appartenais : cela allait du martinisme à la théosophie en passant par les écoles de yoga, de védantisme et de Zen.

Après des années difficiles, ma famille vivant bien en dessous du seuil de pauvreté (tel qu’il est défini aujourd’hui), je fis mon service militaire puis, de retour dans le civil, je m’inscrivis dans une salle de sport parisienne où enseignait un grand expert japonais, maître Hiroo Mochizuki. Avec lui, je commençai le Iaï dô (l’art du sabre), l’Aikidô et le Karaté dô.


Maître Tokura

Mon compagnon de route et moi allions vivre dans sa vieille demeure dont tout le rez-de-chaussée était constitué d’un dojo d’entrainement. Cette demeure, connue sous le nom de Yoseikan, avait accueilli les plus grands noms du Budô. Mon objectif était d’approfondir la sagesse mise à ma disposition tant dans les écoles de bouddhisme que dans les groupes d’ascètes de montagne issus du Shugendo ou dans le shintoïsme omniprésent au cœur de nos pratiques martiales. J’espérais transmettre en France des arts martiaux peu connus, et transmettre la partie spirituelle des arts martiaux (le Budô) inconnue dans notre Occident trop polarisé sur le sport de compétition.

Au cours d’un grand festival de Nouvel an, je pus assister à un tir à l’arc de cérémonie qui fut suivi d’un tir de compétition. Le maître qui exécuta le tir inaugurant la nouvelle année était maître Matsui Masakichi, 10e dan hanshi. J’ai eu le coup de foudre pour cette nouvelle discipline et dès ce moment, je n’ai pas cessé de la pratiquer pendant mon séjour de cinq années. J’ai ainsi pu bénéficier de l’instruction intime et constante d’un expert de cet art, maître Masahiko Tokuda.

C’est l’enseignement de ce maître que je me suis efforcé de transmettre dans mon ouvrage (Le Kyûdô, art sacré de l’éveil) en espérant que nombreux seront les disciples à s’engager dans cette merveilleuse technique d’éveil qu’est le Kyûdô. A travers ce livre, je souhaite témoigner de la présence d’un maître contemporain qui, et cela n’est pas si commun, unit en un tout harmonieux une haute compétence technique, une grandeur de l’âme, le tout associé à une infinie compassion pour le genre humain.

Bien que l’archerie nipponne (kyûdô) soit maintenant répandue en Occident, peu de gens en connaissent les caractéristiques, même si nombreux sont ceux et celles qui ont lu le petit livre d’Eugen Herrigel, intitulé Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc.

Comme tout art guerrier oriental, l’archerie a suivi une évolution, l’arc ayant été utilisé en tant qu’arme de défense et d’attaque ou de chasse, jusqu’à devenir un véritable objet rituel religieux. Sa première utilisation fut donc défensive, c’est le Kyûjutsu, qui est similaire à toutes les formes d’archerie. Dans un second temps, apparaît la dimension spirituelle, l’arc devient un symbole et, à ce titre, se retrouve dans les mains des divinités où il va représenter un principe ou une qualité spirituelle (la compassion par exemple). L’arc aura même souvent un rôle dans les rites d’exorcisme. Cette dimension commença en Inde, puis se déplaça en Chine pour atteindre sa perfection au Japon.

Si dans le Kyûjutsu il s’agit de toucher la cible vite et bien, il reste bien différent de ce qui se fait en Occident où l’archerie est un sport et une distraction. Au Japon, le kyûjutsu exigeait les mêmes qualités que celles de n’importe quel archer mais en insistant sur l’acquisition de qualités mentales, comme le courage, la droiture, la grandeur d’âme, etc. L’archerie était totalement intégrée dans la culture, à l’égal de la Chine ; on ne tirait pas seulement pour se défendre mais pour progresser intérieurement.

Cette manière de concevoir l’utilisation de l’arc aboutira au Kyûdô, l’art d’atteindre la cible de son propre cœur.


La technique reste la même, il faut atteindre le centre de la cible mais dans un cadre permettant à la personnalité humaine et mortelle de se préparer à entrer dans une dimension de transcendance. Cette préparation implique le respect des dieux ou kamis, les formes élémentales de la nature dont l’homme est partie intégrante. Respect et imitation des kamis par le geste, le souffle, le son et par cet esthétisme harmonieux qui est l’un des grands objectifs de la religion shinto, l’écrin dans lequel l’archer va tirer en vue d’atteindre l’état de vacuité selon la pensée bouddhiste.

Le kyûdô, tel qu’il est actuellement conçu, est l’art de faire un avec l’univers, de fusionner sa conscience à celles des kamis. L’harmonisation entre ces deux mondes, le monde objectif des hommes et le monde invisible des forces (supposées intelligentes) de la nature par la connaissance et le respect des lois de l’univers doit permettre à l’archer d’établir en lui une pureté et une réceptivité telles qu’il pourra devenir le réceptacle d’une force illuminatrice et inspiratrice. Pour ce faire, l’arc, la flèche et la cible doivent être le support de cette illumination et chacun va donc être le porteur d’un symbole auquel pourra s’identifier l’archer.

Si le shintoïsme forme l’écrin du kyûdô, c’est bien le bouddhisme Zen qui en est la finalité et le joyau. En effet, lorsque tout a été mis en place pour un tir parfait, il s’agit ensuite d’atteindre l’état le plus élevé de conscience possible et de réaliser la nature de son propre Esprit, sa nature de Bouddha, un état pré-nirvanique appelé vacuité par les bouddhistes et qui correspond au satori du Shintô. Le tir de la flèche devient alors un simple moyen, une technique devant permettre à l’égo humain d’entrer dans le silence pendant que quelque chose au plus profond de son être prend le relai et libère la flèche vers la cible. Si l’ego ou la pensée « je tire » est absente, l’action sans cause devient le moyen d’atteindre son propre Esprit, c’est-à-dire une conscience divine non polluée par un égo bavard et perturbant, un égo qui fragmente et limite la conscience universelle et la force à n’être qu’une conscience limitée à son petit moi égoïste, à son corps physique, à son affectif et à des pensées tournées vers les désirs des cinq sens. Un égo heureux lorsqu’il gagne et malheureux lorsqu’il perd. C’est cette manière de pratiquer que l’on nomme le kyûdô, le tir intérieur.

Réaliser la nature vide de toute pensée et l’état de pure vacuité qui est la prise de conscience de l’absolu n’est pas une mince affaire et implique un véritable don de soi, une totale adhésion à l’objectif du bouddhisme qui est la libération du cycle perpétuel de vie et de mort. Tout cela implique une discipline patiente et rigoureuse, une éthique et surtout une vision plus large que la simple distraction ou l’obtention d’une médaille dans l’optique d’une compétition sportive. Mais épurer l’égo de ses désirs pour le dissoudre dans la lumière, l’amour et l’unité n’est pas chose facile, c’est pourtant la seule et unique voie qui mène à l’accomplissement.

Un second point dissocie définitivement l’archerie nipponne de sa sœur occidentale, il s’agit de la sacralisation emblématique de l’arc et de la flèche lesquels, depuis l’Inde ancienne jusqu’à la Chine, ont été l’objet d’une vénération religieuse et mystique en tant que symbole de purification et d’émancipation. Les maitres archers du Japon se sont donc efforcés d’extraire tout ce qu’il y avait de meilleur dans l’archerie mongole et chinoise afin de l’adapter à leur mentalité et à leur culture propre. L’arc va ainsi atteindre le sommet de la perfection dans un style qui n’appartient qu’à l’âme nipponne.


L’histoire de l’arc au Japon


Sans remonter trop loin dans le temps, l’archerie envisagée comme moyen d’atteindre l’illumination et la libération est la conséquence du développement culturel et religieux et politique du Japon.

Jusqu’à l’époque de Takeda Shingen (1521-1573), un guerrier aux ardeurs sanguinaires et ambitieuses, on utilise encore l’archerie à dos de cheval lors des guerres. A cette méthode va s’opposer un autre grand soldat, Oda Nobunaga, qui le dominera en remplaçant l’arc par le mousquet. N’étant plus désormais l’arme idéale, la pratique de l’arc va devenir, sous l’influence de moines bouddhistes, un art tout à fait adéquat pour acquérir une maîtrise mentale. L’archerie, qui reste encore associée à l’équitation, devient ainsi une voie d’accomplissement à part entière, une voie d’éveil. Cette finalité va s’affirmer tout au long de la période de paix des Tokugawa (1603-1868).

L’une de ces écoles (ryû) est celle d’Ogasawara, école qui délaissa complètement l’aspect militaire de l’arc pour en faire un instrument de culture et de maîtrise de soi dans un sens religieux. Un autre personnage va ancrer encore plus profondément cette manière d’être, il s’agit du samurai archer Heki Danjô Masasugu qui, suite à une inspiration intuitive, synthétisa le meilleur de toutes les écoles et mit au point une nouvelle méthode de tir qu’il baptisa Hi-kan-Chû ; le style Heki ryû de Kyûjutsu était né.

Toutes ces écoles vont mettre au point l’arc (yumi) tel que nous l’utilisons aujourd’hui, à savoir un arc fait de bois et de bambou et mesurant plus de deux mètres avec, comme caractéristique unique, d’être tendu à l’inverse de sa courbure. L’arc devient une œuvre d’art incomparable tant pour sa beauté et son efficacité que pour sa symbolique.

Cependant l’histoire n’est faite que de flux et de reflux et le Kyûdô n’y échappe pas. C’est ainsi que pendant presque cinq siècles l’arc va tomber en désuétude, sauf pour un petit troupeau de traditionnalistes restés fidèles et grâce auxquels la tradition de l’arc va se maintenir contre vents et marées. En 1724, le Shogun Tokugawa, homme de cœur et excellent archer lui-même, ordonne à Heibei Tsuneharu Ogasawara, descendant direct de l’école Ogasawara, de faire revivre l’école. Cette fois, des règles et des rites vont permettre des tirs de cérémonie (à pied ou à dos de cheval) accomplis dans des temples bouddhistes ou des sanctuaires shintos. Le Kyûdô acquiert ainsi ses lettres de noblesse et s’inscrit dans la religion, facteur essentiel d’unité nationale.

Lorsque le Japon entra dans la modernité pendant l’ère Meiji (1868-1912), mettant en péril toutes les institutions se réclamant d’une tradition séculaire, le Kyûdô en premier lieu, apparut un grand archer du nom de Honda Toshizane. Ayant perçu le problème du désintérêt pour l’archerie divisée en une multitude de styles, il s’efforça de recréer une unité en combinant les éléments du tir de cérémonie formel du Ogasawara ryû avec les techniques du Heki ryû afin de créer une méthode hybride qui deviendra le Honda ryû. C’est cet archer exceptionnel qui fut le maître instructeur du maître Kenzô Awa (1880-1939), le fondateur de l’école Daï Shadô kyô, qui développa à un très haut degré l’art de pratiquer le tir à l’arc dans l’esprit du bouddhisme Zen, une voie d’éveil appelée aussi le Shadô qui sera transmise à son disciple Anzawa Heijirô.

Au moment de l’occupation américaine, les arts martiaux furent interdits jusqu’en 1948. En 1949, les autorités d’occupation autorisent tout de même la création de la Zen Nihon Kyûdô Renmei (ZNKR) en vue de fédérer le Kyûdô dans le pays. Elle avait pour objectif de normaliser les enseignements divers donnés par les différentes écoles mais aussi et surtout d’établir une pratique commune entre elles (les hassetsu). Une possibilité de travailler dans l’unité même si, au demeurant, chacun restait libre de pratiquer le style de son choix. Cette normalisation est éditée sous le nom de Kyûdô Kyuhon, et traduite en français sous le titre : Manuel de Kyûdô.

Le Kyûdô n’est pas une voie martiale mais une voie spirituelle qui, au même titre que le Zazen où méditation assise, permet l’accès à la vacuité de l’Esprit, ce qui fait du Kyûdô une pratique de Zen en action (ritsu zen).

A travers cette discipline, un chercheur sincère et patient trouvera tous les outils nécessaires à sa perfection, psychologique, psychique et surtout spirituelle. Mon vœu le plus cher serait de voir les nouvelles générations se tourner vers une telle discipline car elle leur apporterait la paix intérieure et l’harmonie, et lorsque les individus sont en paix c’est la nation toute entière qui s’apaise.

Michel Coquet

« Le Kyûdô, art sacré de l’éveil » Editions Chariot d’Or, 2015.


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