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« 空洞化(くうどうか - kûdoka) », dépasser une problématique, par une nouvelle solution

De temps à autre, nous échangeons avec Seiichi, à propos de nos cultures respectives, souvent sur des aspects différenciant déterminés. Seiichi est un Japonais né en 1957, qui habite à Paris depuis 1984 et qui séjourne régulièrement pendant plusieurs semaines, par an, au Japon. Il n’est donc pas coupé de sa culture et de l’actualité de son pays d’origine, tout en étant très intégré dans la société française et parisienne.


Cette fois, Seiichi me demandait comment on traduirait en français le terme « 空洞化(くうどうか - kûdoka) ». Cette expression qui se retrouve dans l’expression 「家族の空洞化 (kazoku no kûdoka」.


Quelques semaines plus tard, nous nous sommes donc rencontrés, virtuellement et voici le compte-rendu de notre échange :

Selon Seiichi, l’état de fait dénommé kûdoka se retrouve à différents niveaux de la société japonaise :

1. Dans la sphère familiale,

2. Dans le système scolaire,

3. Dans l’organisation historique de la société,


Dans la sphère familiale, on parle alors de Kazoku no Kûdoka : (kazoku = famille) : cela se traduit par manque de communication entre les parents et les enfants, plus particulièrement entre le père et ses enfants.

Rappelons que la place du père et sa « présence » au sein de la famille, sont différentes par rapport à la France, puisque le père japonais est généralement souvent absent physiquement, en raison de son travail et le temps de transport ? qui tiennent les pères éloignés du domicile familial. La mère, quant à elle, est encore souvent cantonnée au rôle de femme au foyer.


Dans le système scolaire,

Contrairement au système français, au Japon, il existe un choix très large d’universités, nombre d’entre elles étant privées. L’objectif de toute famille et de tout jeune étant d’intégrer une université prestigieuse, afin de pouvoir être recruté par une entreprise de renom, bien que ce système ne soit plus aussi systématique qu’autrefois en raison des fortes modifications économiques et sociales mondiales impactant également le Japon.

Pour pouvoir réussir le concours d’entrée à l’université, concours différent selon chaque université, il convient donc de se préparer au concours. Généralement, cela se fait dans des Jyuku (塾), des écoles préparatoires privées largement présentes sur tout le territoire, que fréquentent une majorité de lycéens en dehors du temps scolaire. C’est donc un système parallèle, qui existe en plus et à côté du système classique de l’enseignement public.

Ces jyuku proposent en outre une formation complémentaire pour les scolaires dès la primaire. Dans leur communication, ils mettent en avant qu’ils ont, par exemple, un nombre important de leurs élèves-clients à avoir pu intégrer une université prestigieuse, telle que Waseda ou Keiô. Ainsi, il est sous-entendu qu’intégrer ces jyuku donnera une grande chance à leurs élèves de réussir aux concours de ces universités prestigieuses, car leur préparation est efficace.


L’état de fait dénommé kûdoka naît de quelle situation ?

Du fait que le système de l’enseignement public dispense un enseignement général, qui ne permet pas de préparer au concours spécifique à telle ou telle université, chacune d’entre elles ayant sa spécialité.

Chaque université ayant à la fois sa spécialité en termes de matières enseignées et en même temps sa spécificité et ses attentes spécifiques même pour spécialité semblable, elle a donc un concours d’entrée unique, qui ne correspond pas en totalité à celui des autres universités.

Pour autant, il ne serait pas possible que l’enseignement public puisse proposer une formation suffisamment large pour permettre une préparation efficace à la totalité des concours des universités.

De même, un même étudiant n’aurait pas les capacités intellectuelles pour assimiler l’ensemble des connaissances pour se présenter à n’importe lequel des innombrables concours d’entrée des universités du pays.


Différences entre la France et le Japon.

En France, dans une telle situation, les étudiants et les personnes concernées se seraient manifestés pour essayer d’améliorer le système d’enseignement public, afin qu’il se transforme pour répondre à sa mission de préparation aux concours des universités.

Des critiques du système, des manifestations et des mouvements de grève d’étudiants, rejoints éventuellement par le personnel enseignant, auraient rapidement poussé l’institution à revoir ses méthodes, pour que le système public puisse préparer efficacement aux concours d’entrée aux universités pour un maximum de ses étudiants, sans que ceux-ci aient à se tourner vers des solutions privées. Notamment dans un souci d’égalité, puisque tous les étudiants n’ont pas forcément les moyens financiers pour se payer une préparation privée aux concours.


Au Japon, par contre, rien de tout cela : on ne s’insurge pas ni ne se manifeste pour faire part d’un mécontentement face à une situation insatisfaisante. Ce n’est pas dans la culture que de se manifester aux yeux de tous.

A la place, on a détourné les choses : une nouvelle solution a émergé puis s’est développée, à travers la création des jyuku et les personnes concernées se tournent désormais vers cette autre solution, comme si c’était devenu logique. Le système d’enseignement public ne s’est pour autant pas amélioré, laissant la situation insatisfaisante perdurer ; on ne change rien !


Plutôt que de se confronter comme en France en espérant que de ce conflit en résulte une modification permettant une modification puis une adaptation du système, au Japon, on s’en détourne pour se tourner vers une autre solution.

Le phénomène « kûdoka » se manifeste ainsi au sein du système scolaire, puisqu’il y a un manque de communication entre l’étudiant et le système d’enseignement public.


Le phénomène « kûdoka » refléterait-il un trait culturel ?

Généralement, au Japon, quand un problème se présente, la tendance n’est pas de se confronter au problème mais plutôt de s’en détourner : on évite le conflit et on se détourne du système défectueux pour trouver une solution qui convienne (en l’occurrence, en mettant en place un autre système, celui des jyuku).

Ceci n’est d’ailleurs rendu possible que parce que il y a une liberté, à la fois de proposer d’autres possibilités et d’avoir la latitude de se détourner d’un système déficient pour en rechercher un autres, efficient. Ce qui n’est également possible que parce que l’on ne se trouve pas dans un système centralisé fort, contrairement au système français.

A ce sujet, cette possibilité de trouver plusieurs options et de ne pas se cantonner qu’à un unique système, provient peut-être de ce que chaque Japonais est habitué depuis sa plus petite enfance à l’ordonnancement des repas : alors qu’en France, il y a un ordre immuable des plats, avec l’entrée, le plat principal, le fromage et le dessert, en Asie et au Japon, tous les plats sont servis ensemble sur la table et chacun picore les différents mets selon son envie. Il y a donc plusieurs possibilités.


Dans l’histoire et l’organisation de la société japonaise

Nous parlons, ici, de la période de Héian, du 9ème jusqu’à la fin du 12ème siècle.


Jusqu’alors, le Japon était organisé selon le système chinois en vigueur à l’époque ; depuis que la Chine avait fortement influencé le Japon depuis plusieurs siècles dans de nombreux domaines, toute la terre appartenait à l’Empereur japonais.

L’Empereur prêtait ensuite son terrain aux paysans, qui lui versaient une redevance, en contrepartie. Ce système avait prévalu au Japon jusqu’avant la période de Héian. Dans ce système, il y avait un lien « direct » entre l’Empereur et le peuple.


L’état de fait dénommé kûdoka naît de quelle situation ?

Pendant la période Héian, petit à petit, ce système s’est trouvé déconstruit, à mesure que l’empereur se délestait d’une partie de ses terres tout en donnant des territoires aux nobles, pour les remercier.

Les nobles devenant propriétaires de terres, la notion de propriété privée de la terre est alors apparue au Japon. Ces propriétaires terriens, des nobles et des fonctionnaires, habitaient à Kyoto, la capitale d’alors du Japon et ils ne se déplaçaient pas sur leurs terres.

Le taux de redevance à payer aux nobles étant par ailleurs moins important pour les paysans que celui qu’ils avaient à payer à l’empereur, les paysans ont dès lors peu à peu commencé à se détourner de l’exploitation des terres impériales, pour se proposer aux nobles, pour exploiter leurs terres.

Comme les paysans ne voyaient d’ailleurs jamais ces nobles, mais leurs intendants et de nombreux autres intermédiaires, qui géraient leurs terres et étaient de fait les interlocuteurs des paysans ; de cette situation, est apparu l’état de fait kûdoka.

Au sens où il n’y avait plus de communication entre les paysans et le noble, propriétaire de la terre. Simultanément, le pouvoir impérial, pouvoir central, perdait de l’importance auprès des paysans, au détriment des seigneurs propriétaires de leurs terres.



Le kûdoka est donc un état de fait, constitutif à une problématique en amont.

Le kûdoka est à la fois un phénomène constitutif d’une problématique avérée, en même temps que ce phénomène génère lui-même une réaction, au sens où les populations victimes du manque de communication recherchent puis se tournent vers une autre solution (les jyuku par exemple pour les lycéens et leurs familles).

Cet état de fait, signe d’une carence, génère ainsi l’émergence d’une troisième entité de régulation, qui serait entre les deux entités originales (par exemple, entre l’entité « système éducation nationale » et entité « lycéens et leurs familles »).

Cela se retrouve dans de nombreux aspects de l’organisation sociale et culturelle japonaise.


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